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04/04/2011
Les complaintes d’un Italien
26/10/2013 Abdelmadjid Kaouah Algérie News

Entretien réalisé par Abdelmadjid Kaouah

 

Algérie News : Gianluca Paciucci, avec la collaboration de Dominique Gianviti, vous venez de traduire « La Complainte des mendiants arabes de La Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père » d’Ismaël Aït Djafer. Qu’est-ce qui a pu intéresser un écrivain italien dans cette oeuvre presque oubliée d’un auteur algérien qui reste méconnu dans son propre pays ?

 

Gianluca Paciucci : Ce sont Jack Hirschman, traducteur aux Etats-Unis de la « Complainte », et les amis et amies de la Casa della Poesia (Maison de la poésie) de Salerne, qui nous ont mis sur la piste d’Ismaël Aït Djafer. Toujours curieux de vers nouveaux, capables de secouer les consciences assoupies de notre modernité tardive, ils nous ont indiqué un poème poignant et difficile, un cri de douleur né de la jeunesse d’un garçon de La Casbah et qui nous est parvenu au travers de décennies de silence, en tout cas, dans une Italie sourde à ce qui se passe sur la rive sud de la Méditerranée, qui est pourtant aussi notre terre, non pas en raison d’un stupide sens de la domination, mais en raison de millénaires de vie commune, de rencontres et d’affrontements. Et en raison d’une culture commune. Ceci est la raison « poétique » de notre travail, à laquelle il convient d’ajouter la raison « éthique » : le poème parle de la pauvreté extrême, d’un assassinat (infanticide et féminicide), que rien ne peut justifier, même pas l’indigence qui engourdit les sens, et également d’une institution totale (la prison), qui acquitte tout le monde, en séparant et en gouvernant. La recomposition finale du poème – avec Ahmed, le père assassin, qui mange, boit et dort, quand bien même privé de liberté – est quasiment le happy end d’une société qui se refonde sur le cadavre de la petite Yasmina. La « Complainte» est ainsi la « déploration commune » du rachat tenté contre l’occultation de la mort, au moins en poésie. La force des Etats se fonde, par ailleurs, sur les cadavres dissimulés dans les viscères des palais du pouvoir : c’est la grande leçon de la « Médée » de Christa Wolf.

 

Ce fut pour vous je pense un véritable voyage dans l’inconnu à la recherche de l’auteur de cette complainte qui était lui-même un « enfant de La Casbah d’Alger » que Kateb Yacine qualifie de « capitale de la douleur » ?

 

Oui, un voyage imaginaire à la découverte de la « Belle Alger » que je ne connais que de loin, par des chroniques et des livres. Des chroniques de guerre de Libération, de sang et de souffrances. Les années cinquante, les années quatrevingt-dix, évidemment aussi le film de Gillo Pontecorvo, « La Bataille d’Alger », tellement lucide dans la peinture des horreurs de l’occupation coloniale, mais aussi les (nécessaires) dérives terroristes de la lutte armée, de la lutte de Libération. Pontecorvo reviendra sur le terrorisme comme moyen de lutte en dirigeant Operación Ogro (Opération Ogre, 1979), dans l’Espagne à la fin du franquisme et immédiatement après celle-ci : quand est-il légitime de briser des vies, y compris innocentes, pour un noble but ? La question se pose à nouveau aujourd’hui en Palestine, et dans les formes encore plus aveugles des attentats de Nairobi, Baghdad et Peshawar ces derniers jours de septembre 2013 – dans quelques-uns de ces cas, d’ailleurs, le but n’est pas si noble… Le terrorisme comme arme des pauvres contre des puissances hyper armées ? Ou encore un double terrorisme, frère, similaire, tendant à prolonger l’état des choses existant ? J’ai bien présentes à l’esprit, et je partage, les réflexions de Frantz Fanon sur les violences des opprimés, mais quelque chose s’est rompu dans ce mécanisme duel. Peut-être que Camus, dans « Les Justes », a dit quelque chose de plus : c’est seulement quand le terroriste donne sa propre vie contre une autre – et une seule – vie tuée (un symbole de l’adversaire, ou une personne qui commet des actes ignobles), que le terrorisme peut avoir un sens, cependant que celui qui se fait exploser sur un marché très fréquenté augmente la douleur globale de l’humanité, et fait bien peu de chose pour la libération de son propre peuple. Peut-être que dans ce cas, le  terrorisme ne fait de bien qu’aux oligarchies que nous combattons. Mais nous nous sommes éloignés de votre question. Où nous a conduits Aït-Djafer ? Dans une Alger désormais inconnue, infréquentable, fermée. Je sais qu’il n’en est pas ainsi dans les faits, je sais qu’il faut rouvrir les passages et se rouvrir au monde : à ceci sert la poésie élevée, en particulier celle âpre d’Aït Djafer, message dans une bouteille, dans notre direction, ces difficiles contemporains.

 

Publié une première fois en 1951 par l’organisation de jeunesse de l’UDMA, le poème a été repris en 1954 et présenté par Francis Jeanson dans la revue « Les Temps modernes» de Jean-Paul Sartre, réédité par Pierre-Jean Oswald en 1960. Le texte est resté longtemps introuvable jusqu’à ce qu’il soit exhumé en 1987 par les éditions Bouchène, préfacé par Kateb Yacine. Il fait aujourd’hui l’objet de diverses traductions dans le monde, comme celle en anglais (USA) par Jack Hirschman. Maintenant grâce à vous et la collaboration de Dominique Gianviti, Aït Djafer parle italien… Traductions, lectures et mises en scène théâtrales. Comment expliquez-vous ce destin et sa postérité ?

 

Je pense que c’est le moment pour les « poètes mineurs » de passer à l’avant, au moyen de cette littérature mineure dont parlent Deleuze et Guattari, littérature dont les vers sont les veines des villes habitées. Aït Djafer est l’un des nombreux poètes-ville que le 20e siècle nous a donnés : avec ses vers, nous sommes transportés à l’intérieur de La Casbah, accompagnés jusqu’à en frôler les murs, en caressant la douleur, comme le fait le sujet non neutre de la « Complainte », traînant imaginairement le corps martyrisé de la petite Yasmina. La prison de Barberousse, et d’autres lieux, deviennent familiers pour qui lit la « Complainte », Alger devient une cité du coeur et de la pensée : à ceci servent, entre autres, les traductions, à transporter vers et prose dans des lieux enveloppés dans la paresse, dans des lieux qui en ignorent d’autres, eurocentriques en l’espèce. Comme l’étroite Italie de ces dernières années, qui voit avec ennui tout ce qui vient de l’extérieur, sous n’importe quelle forme : la toute-puissante Angela Merkel, les Balkans violents et le Sud sale de la planète. Et nous au milieu, propres, certes, entre corruption et crimes spécifiques, mais supérieurs : en chaque Italien, même chez le plus arrogant et le plus inculte, il y a comme un résidu d’antique (et présumée) supérieure civilisation latine, d’Octave-Auguste à Mussolini et à Berlusconi, et nous en sommes tous imprégnés, même si c’est en proportions diverses. A ceci servent certaines traductions : à secouer des habitudes et des veuleries mentales. Je ne remercierai jamais assez Dominique Gianviti pour sa contribution formidable à cette traduction, capable de rendre avec efficacité un texte qui n’est pas avare de noeuds linguistiques. Une autre « traduction » est celle que je fais avec Adriana Giacchetti, en mettant la « Complainte » en scène dans des maisons du peuple, des fêtes politiques et des centres culturels.

 

La « Complainte » est un texte dramatique d’une seule pièce mais avec des modulations singulières. Jack Hirschman, qui a traduit Aït Djafer pour les Etats-Unis d’Amérique le situe entre Neruda et Ginsberg ? N’est-ce pas plutôt du côté de Prévert et de Brecht qu’il faut remonter sa veine satirique ?

 

Ginsberg et Neruda, et Prévert – Brecht, pourquoi pas ? – tous ensemble : il y a le chant, mélangé à la prose, il y a la litanie et donc l’anaphore, il y a la citation fruit de rapprochements improvisés (qui nous font voyager entre Alger et Paris) et celle qui revient régulièrement, comme surtout les chansonnettes des « enfants de Charlemagne ». En somme, la « Complainte » est le fruit âpre, et pour cela encore plus fascinant, d’un fils – algérien et francophone – du XXe siècle qui mélange tout parce qu’il a tout ingurgité dans sa jeunesse: il a ingéré la langue du colonisateur, qui attire et repousse, et qui voudrait éduquer et tranquilliser avec des comptines, mais qui en réalité irrite avec une culture élevée (Aristote, Goya, Paganini,…), d’où n’est pas exclue la violence de classes et de races, surtout dans la jouissance d’oeuvres d’art et des concerts. Les années cinquante sont celles où, une fois résorbées, les avant-gardes formidables du début du XXe siècle et de l’entre-deux-guerres, entre en scène la rébellion des fils contre les pères, une fois achevée la Deuxième Guerre mondiale. Aux Etats-Unis, c’est la beat generation et le be-bop, en France l’existentialisme. La rébellion d’Aït Djafer est aussi une rébellion du fils : fils de la France qui colonise, et de l’Europe qui, à peine sortie des décombres de ses crimes, est déjà prête à donner leçon sur leçon, sans en avoir reçue aucune… Le fils Ismaël se dresse avec la fille Yasmina contre les pères aveugles et violents, qu’ils s’appellent Charlemagne et/ou Ahmed, coupables d’infanticides et/ou de féminicides répétés.

 

Pouvez-vous nous dire comment avez-vous appréhendé la structure de la « Complainte » et de son traitement des référents culturels qu’elle brasse avec tantôt érudition et tantôt avec ironie ?

 

Il n’a pas été facile, avant tout, de déchiffrer le texte qui, en dépit de passages simples et mêmes simplistes, en présente d’autres, rébarbatifs et cryptiques. Avec Dominique Gianviti, nous avons fait un choix de fond : être le plus possible adhérents au texte, en le restituant dans sa force indignée, mais sans en toucher les éléments de fond, linguistiques et graphiques : ceci a permis en outre la publication en italien du texte original en face de la traduction, sans en décaler une seule ligne. Nous nous sommes amusés à trouver des équivalents italiens d’objets de consommation proverbiaux en France (ainsi la « vache qui rit/sérieuse » est devenue « mon/ton petit fromage », « formaggino mio/tuo» en italien, chose qui nous a permis un jeu de mots sur deux fameuses marques d’aliments pour enfants, également valable dans les deux langues), cependant que dans d’autres cas, nous avons laissé le texte en français (les contines et les citations directes), où nous avons utilisé des notes explicatives en fin de volume. La même insertion hors-normes du « fait divers », où un journaliste de l’époque reproduisait la chronique du procès contre Ahmed Khouni, le père mendiant et assassin de Yasmina, a-t-elle respecté la banalité de l’exercice rabâché de rhétorique, tout à fait incapable de seulement ressentir le drame en cours : ce passage a été rendu sur scène avec une insertion quasi-clownesque.

 

On sait qu’Aït Djafer a fait partie de la « grande aventure » du journal Alger-Républicain, journal anticolonialiste et progressiste dirigé par Henri Alleg (1921-2013), qui vient de nous quitter. C’est d’ailleurs, au titre de journaliste que l’auteur de la « Complainte » a « couvert » ce qui fut d’abord un « fait divers ». Faut-il chercher dans son engagement social ce que vous notez avec pertinence vousmêmes dans votre préface comme la singularité de son texte : à savoir la dimension de classe ?

 

Ma préface à la « Complainte » et les présentations publiques risquent de produire une équivoque, comme si j’étais presque un « révisionniste » du processus historique de la lutte anticoloniale. Je tiens à préciser qu’il n’en est rien : la libération du colonialisme a été un acte dû et un démantèlement de ce que les puissances coloniales ont fait durant des siècles. Partout où l’Europe s’est avancée, elle a causé la disparition de peuples entiers ou leur destructuration : même Toynbee l’écrit, le libéral Toynbee. C’est ainsi que la colonisation « humanitaire » (presque une anticipation des « guerres humanitaires », tellement trendy aujourd’hui), jacobine et socialiste pour la France et l’Angleterre, social-fasciste pour l’Italie de Mussolini, a été uniquement un crime immense et prolongé. Qu’ensuite, à l’intérieur de ce crime, se soient produites quelques narrations paradoxalement positives, est un autre problème, qui explique cependant, les rapports intimes de tant de Français avec le Maghreb par exemple, goûts, paysages et styles de vie, rapports intimes qui pour beaucoup sont devenus un engagement dans la lutte de Libération algérienne. Mais sur ce tronc s’en greffe un autre : celui de la violente prise du pouvoir par un groupe armé, quand bien même celui-ci serait soutenu par la population, et dont l’histoire est devenue ensuite semblable à celle de tant d’autres pays dudit « socialisme réel », ou encore d’une libération bien vite transformée en une nouvelle oppression, dans les traumatismes d’une construction qui bâillonne tout de suite les plus libres, et souvent même les véritables « pères de la patrie ». Du silence de la colonisation, l’Algérie est passée à celui de la construction de la patrie indépendante : on ne pouvait pas parler avant parce que le pouvoir colonial ou l’engagement anticolonialiste l’empêchait, on ne peut plus parler après parce que l’édification de l’Etat l’empêche tout autant. Je ne connais pas les détails, et ils mériteraient d’être reconstitués, mais le fait qu’Aït Djafer soit rentré dans son pays en 1962 (il était parti à l’étranger en 1958), pour reprendre ensuite le chemin de l’exil en 1965, probablement à cause du coup d’Etat de Boumediène, me semble paradigmatique d’une impossibilité de vivre dans les Etats « libérés », peut-être parce qu’à l’horreur coloniale s’est substituée une nouvelle horreur de classe, au fond jamais attaquée. L’intuition de la « Complainte », pour cela, doit être lue en ce sens : la question prioritaire n’est pas la question nationale mais la question sociale, celle-ci ne pouvant être continuellement renvoyée, mais devant être immédiatement affrontée. L’urgence de la pauvreté est un scandale inadmissible, hier comme aujourd’hui, c’est ce qu’écrit Aït Djafer. Il y a une réflexion qui en découle, un exemple d’aujourd’hui : la bourgeoisie palestinienne ne souffre pas du blocus créé par l’armée israélienne, mais en est favorisée et passe sans difficulté les check-point. Le prolétariat palestinien, à l’opposé, vit depuis des années un cauchemar, opprimé par les colonisateurs et les patrons palestiniens, qu’ils soient laïcs ou religieux.

 

N’est-ce pas ce qui confère à la parole du poète, au-delà de son enracinement historique et national, son actualité dans le face-à-face entre le Nord et le Sud ?

 

Peut-être ai-je déjà répondu à cette question avec la précédente. De plus en plus souvent, je me retrouve en train d’interpréter les conflits de nationalité (et les conflits religieux ou « raciaux ») comme des dérivés des vrais conflits de classe : je ne crois pas que, pour les prolétaires du monde entier, il soit plus acceptable d’être opprimés par leurs semblables par la couleur de peau ou par la religion, que par une oppression venue de l’étranger. Ma lecture n’a cependant rien à voir avec un marxisme trivial (tandis que Marx n’est jamais trivial et sa curiosité omnivore est fascinante…) et d’application facile bien qu’erronée, mais je pense qu’elle correspond à ce qui arrive depuis quelques années : à l’intérieur des pays pris individuellement, on favorise les recompositions « ethniques », même inventées de toutes pièces ou attisées par de très mauvais maîtres (je pense au cas épouvantable des guerres yougoslaves des années quatre-vingtdix), cependant que les conflits de classes diminuent, ou encore sont traités d’antihistoriques, y compris en Occident. C’est ainsi que la classe ouvrière (avec le nouveau prolétariat intellectuel de l’ère informatique) et le sous-prolétariat se voient contraints de s’armer contre l’ennemi « extérieur », puissances étrangères ou simples immigrés, dans une alliance (contre-nature) avec leurs propres exploiteurs. Même les conflits de genres sont traités de résiduels, alors qu’ils pourraient contribuer à faire sortir de ses gonds une société cyniquement basée sur le patriarcat.

 

Non seulement vous avez traduit le livre mais aussi initié des présentations et des lectures. Pouvez-vous nous dire comment a été reçu « La Complainte » en Italie ?

 

Dans nos lectures publiques, les spectateurs sont transportés à travers tout le poème d’Aït Djafer qui est lu intégralement et « théâtralisé », mais toujours avec le plus grand respect du texte écrit. Les mots de la « Complainte » permettent des variations fortes et surprenantes : la voix porteuse, qui est la mienne, tient ensemble la narration complète et se déplace surtout dans les registres de l’indignation et de la protestation, parfois doublée ou en alternance avec la voix d’Adriana Giacchetti qui s’accompagne, entre autres, de percussions (tambourin,...) ; les comptines des « fils de Charlemagne » sont chantées en langue originale, toujours par Adriana Giacchetti, et créent un contraste déplaisant et dégradant, dans leur fausse innocence, avec le reste du texte, si réalistement (et sur-réalistement) rude. L’article de « J. P.», comme je l’ai dit précédemment, est lu d’une manière clownesque pour en déconstruire la misérable complaisance et la superficialité, avec lesquelles, aujourd’hui encore, on déverse sur nous les plus horribles malheurs de l’actualité. De ce point de vue, un journal télévisé français et italien sont assez semblables. La partie finale est très forte, venant en ligne droite de l’anaphore du mot « dors », qui mène à l’épitaphe conclusive, et où on sent encore l’ironie railleuse du poète. Une non-épitaphe, pourrait-on dire, qui pourtant ici multiplie ironiquement l’intensité des vers, lesquels - accompagnés d’une cantilène du sud de l’Italie – rendent la douleur et la compassion encore plus profondes. Beaucoup de spectateurs ont les yeux brillants à la fin du spectacle, non pas du fait d’un banal sentimentalisme, mais d’une lucide compréhension. C’est un miracle qui se produit à travers ces mots qui arrivent de l’Algérie du début des années cinquante sur les scènes d’une Italie distraite et atterrée par de tristes jeux de pouvoir : la reconquête de l’oralité par la poésie me semble être un point d’où l’on ne doit pas retourner en arrière.

 

Votre exhumation d’Aït Djafer a été rendu possible grâce au concours de la Casa della Poesia de Baronissi et Salerne. Comment présenteriez-vous la vocation et l’action de cette dernière ?

 

Ici, c’est moi qui risque d’être sentimentaliste. Avec Raffaella Marzano et Sergio Iagulli, et tous les amis et amies de la Casa della Poesia, nous avons parcouru - et parcourons encore – une route de consonances et de recherche basée sur le bonheur des relations humaines et sur les rencontres. Nous nous sommes connus à Sarajevo, où je travaillais en 2002 pour les services culturels de l’ambassade d’Italie en Bosnie-Herzégovine (ma mission s’y était achevée en 2006). Raffaella et Sergio avaient déjà connu le grand poète de Sarajevo Izet Sarajliç, et l’avaient emmené plusieurs fois en Italie, y compris durant le siège tragique de la ville. Il est mort en mai 2002, et nous avons tout de suite pensé à lui dédier un festival de poésie qui a eu ensuite une très belle histoire, de 2002 à 2011, année de la dixième et dernière édition. Chaque année en automne, des poètes et des poétesses extraordinaires se sont réunis à Sarajevo pour dire leurs propres vers, au nom de Sarajliç et de la ville meurtrie, pour dire à haute voix la rage et la révolte citoyennes contre l’état actuel des choses. Dans le monde d’alors, et dans Sarajevo l’antifasciste, coeur des Balkans et un des coeurs de l’Europe… Ken Smith, Agneta Falk, Jack Hirschman, Francisca Aguirre, Ante Zemljar, Suzanne Vega, Serge Pey, Maram Al Masri, Philippe Dalembert et tant d’autres ont été accueillis en Bosnie-Herzégovine, où ils ont apporté leurs voix, et où ils ont recueilli celle des poètes bosniaques, dans un échange formidable. Casa della Poesia était déjà vivante avant cette rencontre et vit toujours : d’abord à Baronissi, village de la Campanie, elle a maintenant organisé à Salernemême des dizaines et des dizaines de rencontres poétiques (et théâtrales, cinématographiques,...) de très haut niveau, en travaillant surtout durant les dernières années, sur le concept de « Maison de la poésie », c’est-à-dire une résidence pour écrivains et écrivaines. Ce qu’ils ont réussi à faire est impressionnant, et le réseau ainsi créé est une Internationale de la parole et des vers, sans rigidité bureaucratique ni orthodoxie à vénérer. « Les vers aussi sont contents/Quand les humains se rencontrent… » : ces paroles de Sarajliç sont la devise qui nous lie.

 

Un dernier mot ?

 

Peut-être seulement un appel : je voudrais, nous voudrions, traduire d’autres oeuvres d’Aït Djafer, et aussi en reconstituer l’existence, qui semble digne d’intérêt. Il fait désormais lui aussi partie de la grande famille de Casa della Poesia, et nous nous sentons faire partie d’un projet plus vaste encore, qui relie le ressenti commun d’êtres et de groupes humains. Déjà ce premier travail nous a fait croiser la route de nouveaux amis. Je pense que nous partirons l’an prochain pour un nouveau parcours : quiconque souhaite nous aider avec du matériel et des contacts est le bienvenu, la bienvenue. Et un merci à Algérie News pour cet espace qui nous a été offert.

 

A. K.

 

(Traduction des réponses de l’italien par Jean-Yves Feberey)

 

Gianluca Paciucci est professeur de lettres, poète, traducteur et rédacteur du bimensuel : Guerra & Pace (Milano).